30 janvier 2011

Les yeux fermés

Elle lui a souri faiblement et il a continué de la regarder dans les yeux, ils se fixaient comme ça, sans grande expression, elle avait l'air fatiguée et lui compatissant, on aurait dit qu'ils parlaient mais sans aucun mot, on aurait même dit qu'ils se comprenaient.

Je les ai observés et sur le coup j'ai failli les envier, parce que communiquer comme ça juste par les yeux, c'est théoriquement quelque chose que je voudrais vivre. Mais en regardant mieux, j'ai trouvé qu'ils avaient l'air malheureux et qu'ils cherchaient plus qu'ils ne trouvaient, dans leur échange.


Alors j'ai pensé qu'on ne se rendrait jamais jusque là, toi et moi. Et encore une fois j'ai eu envie de descendre du métro à une autre station que la mienne, et courir chez toi avec le cœur gros comme ça, pour vivre plus que ça, pour vivre ici, maintenant.
Mais j'ai ravalé tout ça.
Et je me suis demandé ce qui me gardait près de toi depuis si longtemps. Est-ce que c'est l'amour que j'ai pour toi, ou l'amour que je cherche en toi?

25 janvier 2011

Peine d'amour

Il y avait des gros trous dans notre discussion pendant lesquels je sentais que je devais dire quelque chose mais je savais pas quoi. Au téléphone, c'est vraiment pas approprié, les silences. Sa voix était comme morte, moi je suis déjà pas douée pour la conversation parce que les questions me rendent mal à l'aise. Je sais jamais si j'ai le droit de demander, en général je me tais pour éviter l'indiscrétion et tout ce que j'arrive à créer, c'est le malaise. J'attends que les gens parlent et je me convaincs que s'ils ne le font pas, c'est qu'ils ne veulent pas le faire. Et pourtant je sais tellement que parfois on veut parler et qu'il nous faudrait juste une question. En tout cas. J'ai rien demandé, elle a presque rien dit, et quand on a raccroché j'ai pleuré pour elle.

Je trouvais ça moins injuste quand c'était moi qui avais le cœur brisé, pas ma petite sœur. Merde Kaven, pourquoi tu lui fais ça?

23 janvier 2011

C'est quand tout à coup j'ai besoin de toi que je la trouve vraiment injuste, notre relation.

Théâtre

On est sorties en pleurant de La Chapelle, en tout cas je suis sortie en m'essuyant les yeux pour pas avoir l'air de pleurer. J'aurais voulu savoir faire ce que le moment me dictait de faire. Au lieu de ça je faisais semblant de pas avoir le cœur gros. Elle pleurait à cause de son bébé qui est mort et il l'a embrassée à cause de son bébé mort et surtout parce que l'amour. Et j'ai pleuré en silence comme toujours parce que l'amour que je peux pas te dire, parce que j'aurais voulu débarquer chez toi comme une folle que tu aurais accueillie comme un fou, parce que j'aurais voulu pleurer mes sentiments pour toi et que tu les embrasses, surtout parce que je savais que ça pouvait arriver juste dans ma tête parce qu'après samedi soir vient dimanche et tsé, le dimanche, je veux dire, le dimanche, tu sais ce que je veux dire.

Fait que on est allées boire de la sangria et j'ai dit des choses que je ne pensais jamais dire et c'est fou le bien que ça fait de se libérer de tout ça un peu.


19 janvier 2011

Adieu

"C'est la musique qui est difficile, voilà la vérité, c'est la musique qui est difficile à trouver, pour se dire les choses, quand on est si proches l'un de l'autre, la musique et les gestes, pour dissoudre le chagrin, quand il n'y a vraiment plus rien à faire, la juste musique, pour que ce soit une danse, un peu, et non pas un arrachement, de partir, de se laisser glisser loin de l'autre, vers la vie et loin de la vie, étrange pendule de l'âme, salvateur et assassin, si on savait danser cette chose-là, elle ferait moins mal, et c'est pourquoi les amants, tous, cherchent cette musique, à ce moment-là, à l'intérieur des mots, sur la poussière des gestes; et ils savent que, s'ils en avaient le courage, seul le silence pourrait être cette musique, musique exacte, un vaste silence amoureux, clairière de l'adieu, lac fatigué qui s'écoule enfin dans la paume d'une petite mélodie, connue depuis toujours, à chanter à mi-voix
- Adieu, Elisewin.
Une mélodie de rien.
- Adieu, Thomas."

(Alessandro Baricco, Océan mer)

18 janvier 2011

Vie fictive

En tant qu'étudiante sérieuse, il faudrait vraiment que je songe à laisser les romans de côté. Je m'excuse en disant que ça rentabilise mes voyages en bus/métro et qu'après quelques pages, je m'endors en un claquement de doigts, mais la vérité c'est qu'en sortant du métro, je file directement au sofa de la bibliothèque pour lire un peu plus (donc je travaille moins) et que les quelques pages avant de dormir sont un peu plus que quelques (donc je dors moins), et surtout qu'au moment de lire des trucs sérieux-utiles-importants, ça m'ennuie tellement que mon cerveau décide de faire une sieste malgré moi.



"Elle aurait pu monter dans un canot, mais elle voulut venir avec moi. J'essayai de la persuader de ne pas faire cette folie, que nous nous retrouverions à terre, qu'elle ne devait pas avoir peur. Mais elle refusa de m'écouter. Il y avait des hommes grands et forts comme des rocs, qui pleurnichaient, qui suppliaient pour avoir une place dans ces canots maudits, qui sautaient du radeau, au risque de se faire tuer, pour échapper à ça. Et elle, sans un mot, elle monta sur le radeau, cachant toute la peur qu'elle avait. Elles font des choses quelquefois, les femmes, ça vous tue. Toi, même dans une vie entière, tu ne serais pas capable un seul instant d'avoir cette légèreté qu'elles ont, elles, quelquefois. Elles sont légères de l'intérieur. De l'intérieur."

(Alessandro Baricco, Océan mer)

Avant le soleil

J'ouvre juste un oeil pour voir l'heure qu'il est. Je grelotte sur la céramique de la cuisine en préparant le café à la lueur du micro-onde. Je prends une douche les yeux fermés, puis déjeune à la chandelle.

Avant le soleil, mon coloc débarque, pis lui, le matin, il a besoin de toutes les lumières.
Sois donc plus tolérante, c'est ça que mon père me dit dans ma tête.




"Je voulais dire que la vie, je la veux, je ferai n'importe quoi pour l'avoir, toute la vie possible, même si je deviens folle, peu importe, je deviendrai folle tant pis mais la vie je ne veux pas la rater, je la veux, vraiment, même si ça devait faire mal à en mourir c'est vivre que je veux. J'y arriverai, n'est-ce pas?
N'est-ce pas que j'y arriverai?"

(Alessandro Baricco, Océan mer)

16 janvier 2011

Détraquée

Tout à coup j'ouvre grand mes yeux et je le vois tout entier. L'attente dans ses gestes. L'espoir qui colore son regard. Sa déception quand je dis "je rentre chez moi". Chacun de ses mouvements dessinent dans l'air les fils invisibles de mon pouvoir sur lui. Et cette conscience obscène me fait honte tandis que je réalise que c'est toi qui me manques, toi, devant qui je ne peux qu'être faible, complètement ivre de ce vertige que tu contrôles du bout des doigts.

13 janvier 2011

Ok

Je réussis à me faire de la peine toute seule en pensant que je l'ai vu de loin parce que je le cherchais sans même le savoir alors que lui il m'a vue juste de très proche donc c'est sûr que ça veut dire que dans sa tête y avait pas moi.

12 janvier 2011

Embardée

Ça fait longtemps que j'y pense.
La solution à mon bonheur, ça serait peut-être de faire prendre une chire à l'amour dans mon système de valeurs. Numéro un, c'est sûrement la pire place à lui donner, pour tout de suite en tout cas.
Des fois je me dis que ça serait peut-être plus facile de me changer que de changer ma vie, sauf que ça doit revenir au même.
En tout cas, j'ai souvent l'impression de me mettre le doigt dans l'oeil.

J'aurais voulu être amoureuse de personne ou amoureuse de tout le monde. Ça paraît pas mal plus léger. J'aurais voulu avoir autre chose qu'un amour ardent qui remplit tout et qui fait mal.

Mais peut-être que je suis pas capable d'autre chose.

11 janvier 2011

Tellement trop

J'ai dormi contre toi. Et toute la nuit j'ai rêvé à toi.
Si ça c'est pas fou.

10 janvier 2011

Un souvenir à traîner dans l'éternité


Il dort comme une bûche, une bûche de cèdre, et dégage une chaleur équivalente à celle de l’asphalte sur laquelle le soleil de midi plombe. Un faible rayon de janvier se faufile entre les branches, jusqu'à sa peau qui brille comme du sable fin au soleil, mais en plus foncé, avec une variété de tons insoupçonnable, aussi riche en couleurs qu’une terre humide mêlée de feuilles d’automne. On dirait un arc-en-ciel explosé en un million de flocons. Ou une pastille de fard que les filles se mettent sur les paupières. Aussi brillante que ça. Lisse, douce, sans aucune imperfection.

08 janvier 2011

Retour

On s'est rendus jusqu'à Beloeil en un claquement de doigts, mais passé le viaduc, je me suis souvenu qu'après trois semaines dans le bois, je n'avais pas du tout envie de rentrer à Montréal. Puis, Hello, Goodbye s'est mis à jouer et on a chanté comme des fous, ça sonnait vraiment bien notre affaire et ça m'a rendue un peu heureuse. Première seconde chez moi: merde, mes plantes meurent de soif. Puis, au deuxième regard, je réalise que les pépins de pamplemousse semés avant Noël ont germé et que mon cactus va enfin fleurir.
C'était un peu comme rentrer chez soi avec quelqu'un qui attendait juste ça.
J'ai dessiné une semaine sur un bout de papier pour visualiser les trous qu'il reste dedans et me demander quel sport j'y ajoute, avec en tête bien sûr René qui me traite de folle. "T'es sûre que c'est pas trop?"

T'es sûr que c'est assez?

Finalement, ça me tente d'être ici.

07 janvier 2011

Love is all you need

- Dors-tu api?
- Pas encore...
- Comment ça?
- Je sais pas...
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je repasse ma vie dans ma tête...
- Euh, ben voyons, pourquoi tu fais ça?
- Je sais pas...


Je cherchais le moment où j'ai arrêté d'avoir confiance en moi, et je ne pouvais pas dormir à cause de l'idée qu'avant, je faisais juste semblant.

03 janvier 2011

"En comptant les lampadaires qui couraient le long de la route, j'ai pensé qu'avant, à l'époque des grands-parents, les gens disposaient de beaucoup plus de temps et qu'ils pouvaient le partager avec d'autres. En le partageant davantage, il leur en restait moins pour leur usage personnel, alors ils mouraient plus jeunes. Aujourd'hui, l'espérance de vie ne cesse de s'améliorer, mais on ne rattrape jamais le temps perdu. Le temps perdu, il est là pour qu'on s'en souvienne, pour qu'on le regrette ou pour qu'on en tire des conclusions. Elle avait bien raison, Odile, de se boucher les oreilles. Son temps qui passait était un temps perdu et elle le savait avant même de le vivre. Il valait mieux qu'elle se coupe de lui. C'est fou tout ce qu'il peut y avoir comme espoir et comme confiance en l'avenir chaque fois qu'on dit: "À demain", "À tantôt", ou encore "Salut, à la semaine prochaine". Il y en a même qui exagèrent en disant: "Au revoir, à un de ces jours", sans préciser. C'est vraiment sous-estimer la vie et toutes les saloperies dont elle est capable. Je ne suis pas vieux, mais j'ai tout de même la certitude qu'il faut tout faire avec dans la tête l'idée que c'est la dernière fois. Il faut respirer comme si c'était la dernière bouffée de disponible, voir comme si c'était la dernière image avant la fin des yeux, aimer comme s'il ne restait que ça à manger. Il faut sentir l'urgence, sans ça rien ne presse, et c'est se rendre vulnérable aux saloperies de la vie."

(Sylvain Trudel, Le souffle de l'Harmattan)

"- Est-ce que c'est vrai que l'homme le plus heureux du monde a un passeport américain?
- Qu'est-ce que tu vas inventer là! L'homme le plus heureux du monde, c'est un réparateur de miroirs, et il habite dans nos têtes.
- Pourquoi un réparateur de miroirs?
- Parce qu'il gagne sept ans de bonheur à chaque miroir réparé.
- Et tes dieux. Ils ne sont pas heureux?
- J'en ai pas.
- Comment peux-tu te retrouver sans les dieux? Il n'y a aucun sens sans les dieux. Un drapeau n'a aucun sens sans les vents.
- Je ne suis pas un drapeau. Je suis un mât.
- Je peux te dire une chose sans te vexer?
- J'écoute.
- Il s'agit d'un petit couplet que j'ai appris, là-bas, avec mon peuple. J'ai jamais oublié. Ça dit:
Tiekoroba kolili
Ita rokina momindi
Ida konieti aie
N'ka idia dopina marmandi
- Ça veut dire quoi?
- Ça veut dire:
Le vieux qui n'a rien,
ce que tu dis n'est pas aimé
tu as raison
mais on n'aime pas ce que tu dis.
- Je ne comprends pas.
- J'ai pas fini. Attends. Ensuite, mon couplet dit:
Demise fentili
Ida dokma makadi
Ida konie tinaie
N'ka idia dokma makadi
Ça signifie:
Le jeune homme riche,
on aime ce que tu dis
ce que tu dis n'est pas vrai
mais on aime ce que tu dis.
- Je suis pas certain de bien comprendre...
- Parler des dieux en mal, c'est une mode. Moi, je pense que tu parles de dieux en jeune homme riche, parce que tu suis la mode, comme tous tes semblables.
- Habéké! Pourquoi tu dis ça?

Pour la première fois on s'est boudés à cause des croyances, ce qui était idiot faut dire. Puis on s'est dit que les guerres ça commençait comme ça et on a eu la honte de nos vies. Je me suis excusé, avec une larme dans un coin, et on s'est juré qu'il n'y aurait plus jamais de guerres saintes."

(Sylvain Trudel, Le souffle de l'Harmattan)

02 janvier 2011

2011

C'est juste au quatrième essai qu'on a réussi à quitter la montée devenue patinoire de mon cousin. "Commence un peu sur le côté là dans la neige, recule plus loin, encore un peu plus loin, vas-y tranquillement au début, ok clenche pis ralentis pas avant d'être sur le dessus, écoute le moteur, vise la plaque de garnotte, là, c'est ça!" Le ventre plein de poutine, on sortait de la maison dans laquelle toute la famille a grandi, jusqu'à mon grand-père. On avançait dans la nuit noire, à 70 dans une zone de 90, la police au cul, Sylvie ben nerveuse au volant même si elle avait juste bu du café. C'était pas grave, parce que c'était le 31 et qu'on s'en allait chez notre voisin d'en face, le Reel des soucoupes volantes dans le tapis. Les pieds dans la neige, on a fait voler les bouchons en criant bonne année, avec nos tuques et nos foulards, on s'est embrassés autour du feu. Les gars se sont tous cassé la gueule en rentrant à pied sur la rue devenue aussi patinoire, on riait trop je pense, on sentait la boucane, c'était le temps qu'on se couche. On s'est dit qu'en 2011, il allait faire beau, parce qu'au dernier jour de 2010, il avait plu sur la neige jusqu'au soir, et surtout parce que ça pouvait pas durer toujours, la pluie.

01 janvier 2011

"J'ai pas trouvé le sommeil ce soir-là. Je pensais à Claude qui devait dormir à l'inverse de Céline parce que le lit était le seul endroit où ils pouvaient se tourner le dos. Le jour, ils se côtoyaient sans se remarquer parce qu'ils avaient l'habitude. Mais, le soir venu, ils refusaient toujours de voir les choses en face, alors ils s'endormaient rapidement à cause du mauvais côté de l'amour qui est constitué d'omoplates."

(Sylvain Trudel, Le souffle de l'Harmattan)

"Sous le pont ferroviaire, Habéké et moi on avait les nerfs sur le vif à cause du baptême de l'air. Je finissais de lui coller ses dernières plumes sur les bras avec la cire et le miel des abeilles. Les miennes, déjà séchées, n'attendaient que le moment de se déployer.
" Voilà, j'ai terminé tes ailes. Qu'est-ce qu'on fait si ça vole?
- On va chanter des louanges pour remercier les abeilles et les poules.
- Il ne faut pas voler trop près du soleil.
- Avant d'explorer la rivière, je vais survoler la voie ferrée pour voir d'où le train est venu. S'il y a eu un train, peut-être que mon grand-père n'est pas loin.
- Je t'attendrai sur ce gros arbre."
En marchant sur le pont, on a provoqué des rires. Sur la berge il y avait quelques jeunes gens qui prenaient l'air du temps, histoire de l'asphyxier. Il y en a un qui a crié qu'on était des beaux moineaux et ils se sont tous mis à siffler et à chahuter. Habéké et moi on a pas fait de cas parce qu'on a pensé aux frères Wright. Nos ailes s'étiraient en longueur et traînaient derrière nous dans la poussière comme si on était des anges nains. On s'est arrêtés au milieu du pont, on a étendu nos ailes puis on s'est lancés dans l'air en battant le ciel de nos plumes.
Quelque chose n'a pas fonctionné parce qu'on a craqué le miroir de la rivière et qu'il a fallu nager. On avait volé trop près du soleil. Les jeunes gens nous ont sortis du pétrin avec leur bateau. La rivière était pleine de plumes.
"Pourquoi vous avez fait ça?"
Les gens posent des questions stupides quand ils ne comprennent rien."

(Sylvain Trudel, Le souffle de l'Harmattan)